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L’ENFANCE DE MAXIMILIEN

Bulletin n° 45 - Mars 2008 - Ventôse 216

jeudi 6 mars 2008

Ô Mémoires !

Bien ambitieux serait celui qui prétendrait vouloir retracer l’histoire de la petite enfance de Maximilien Robespierre ! Maximilien est mort comme on le sait, le 28 juillet 1794 à l’âge de 36 ans, sans avoir écrit une seule ligne pouvant être assimilée à des mémoires. Il fut trop occupé par d’autres choses ! Géo Rossi , cet assureur suisse qui a réalisé son rêve en rédigeant une biographie de Robespierre, a en tout et pour tout consacré dix-neuf lignes sur l’enfance de celui qui deviendra plus tard « l’Incorruptible ». Dix-neuf lignes sur un ensemble de 299 pages, qui rappellent tout ce qui est commun ; toutefois, à ces banalités, le lecteur trouvera certainement une explication dans les renvois, puisqu’il écrit : « C’est tout ce que l’on sait de certain sur l’enfance de Robespierre ». Et G. Rossi de citer Norman Hampson : « Les conditions familiales particulières dans lesquelles il vivait ont dû le marquer, et peut-être de façon considérable, mais il n’y a pas une allusion à son père et à sa mère dans ceux de ses écrits qui nous sont parvenus. Aussi nous faut-il soit tirer le parti que nous pourrons du témoignage de Charlotte (…), soit admettre que nous ne savons rien sur les dix premières années de sa vie ». Pour sa part, G. Rossi pensait qu’il était « plus prudent d’adopter le second parti ». C’était donc faire peu de cas de ces « Mémoires », qui étaient pourtant censés démontrer la véritable vénération qu’une sœur pouvait porter envers son frère aîné. Autant le dire tout de suite, les seuls éléments fiables concernant la petite enfance de Maximilien et la vie intime de la famille Robespierre ne pourraient logiquement provenir que de ces 139 pages dont l’ensemble représente les « Mémoires de Charlotte Robespierre sur ses deux frères, précédés d’une introduction de Laponneraye, et suivis de pièces justificatives ». Paradoxalement, si cet ouvrage a pu laisser d’aucuns dubitatif, bon nombre furent ceux qui s’en référèrent, recopièrent plus ou moins correctement, disséquèrent, analysèrent, déformèrent, transposèrent ou, encore plus, psychanalysèrent. Au lieu d’apporter quelque lumière nouvelle sur l’enfance de Maximilien, ce que nous serions bien incapable de réaliser aujourd’hui, nous prendrons plaisir à compiler les divers emprunts qui furent pratiqués depuis la parution de cet ouvrage. Mais d’abord comment sont composés ces « Mémoires » ?
- 33 pages introductives rédigées par Laponneraye,
- 5 pages d’introduction (et de justification) de Charlotte,
- 101 pages consacrées à la vie du tribun révolutionnaire, de sa naissance à sa mort. Le chapitre premier évoque « [l’] Enfance de Maximilien – Robespierre – Mort de sa mère et de son père – Il commence ses études au collège d’Arras – Ses amusements – Anecdote du pigeon – Il part pour le collège Louis le Grand, à Paris – Ses brillantes études – Il est chéri de ses maîtres et de ses condisciples – Il est le défenseur de l’opprimé – Il fait son droit – Il est reçu avocat au Parlement de Paris – Motifs qui le déterminent à embrasser cette profession ». Il s’agissait donc d’évoquer l’enfance malheureuse de son frère, et des enfants Robespierre mais aussi des études et des brillants résultats qu’il obtint à 23 ans. Le tout fut traité en neuf pages ! Si l’on veut dater la fin de la petite enfance à l’entrée au Lycée Louis-le-Grand à Paris en 1769 alors que Maximilien avait 11 ans, il ne restera donc que cinq petites pages qui évoqueront de cette période. Autrement dit, rien. Et de fait, nous le verrons plus tard, Charlotte ne pouvait raconter que ce qu’elle savait de la vie enfantine de son frère. Si ce n’est pas tout à fait rien, ce sera pas grand chose. Cinq pages donc, dont deux et demies réservées à cette fameuse histoire de pigeon dont nous aurons l’occasion de parler ! Deux malheureuses pages et à peine une moitié d’une autre qui auront fait couler l’encre des historiens ! Car répétons-le, les premières années de l’Incorruptible auront été reprises par les biographes sur ces quelques lignes anecdotiques. Pour être impartial, nous pourrions également citer quelques « témoignages », écrits le plus souvent après Thermidor, autrement dit, dans la passion, la haine et … quelques trente ans plus tard !

Derobespierre – de Robespierre - Robespierre

Les recherches généalogiques réalisées par des passionnés de cet art – comme par exemple Jérome Galichon – ont démontré que la famille Robespierre est installée dans l’Artois depuis le 15ème siècle. Les ancêtres de Maximilien ne furent donc pas des émigrés écossais ou irlandais qui avaient fui leur pays pour ne pas subir les persécutions exercées contre les catholique. Ce ne furent pas ces « Robert’s Peter » (Pierre, fils de Robert) comme l’écrivit J. Lodieu en 1850 : « Dans le milieu du 17ème siècle environ, sous Charles 1er, ses ancêtres étaient venus chercher un asile en France pour se soustraire aux fureurs des guerres religieuses et politiques qui désolaient l’Irlande et l’Angleterre » En 1858, A. de Lamartine croyait lui aussi à cette légende : « Maximilien Robespierre était né à Arras d’une famille pauvre, honnête et respectée. Son père, mort en Allemagne était d’origine anglaise. Cela explique ce qu’il y avait de puritain dans cette nature » . Il n’eut pas plus de lien de parenté avec Damiens, cet illuminé qui avait porté un coup de couteau au le roi Louis XV, le 5 janvier 1757 alors que celui-ci s’apprêtait à monter dans son carrosse pour aller dîner au Trianon. Reconnu régicide, Damiens dut subir alors le même supplice que celui imposé à Ravaillac cent quarante-sept ans plutôt. On lui coupa le poing droit, on ouvrit ses chairs avec des tenailles et l’on y inséra du plomb fondu et pour finir, il fut écartelé. Le matin de son martyr, il avait déclaré simplement : « la journée sera rude ». Plus tard, lorsque Maximilien Robespierre s’exprimera à la tribune de l’Assemblée Constituante, il sera appelé quelquefois « Robert Pierre » et certains journaux royalistes tenteront de propager la rumeur selon laquelle ce député artésien était le descendant du régicide Damiens. Il s’agissait principalement de la publication "Les Actes des Apôtres" qui avait publié ce pamphlet : « Ne croyez pas que Robert-Pierre - Comme on le dit, soit né de rien - Car il appartient à sa mère - A feu Robert-François Damien (sic) - Qui pour son roi fut aussi très sévère - Au mépris du décret qui lui ravit ses droits - Robert-Pierre, orgueilleux d’une source aussi belle - Dans son écusson écartelle - du grand-oncle Robert-François » L. Dingli reprit les écrits de l’abbé Proyart, rédigés en 1795 sous le pseudonyme de Leblond de Neuvéglise : « Dès 1795, l’abbé Proyart, farouche détracteur du révolutionnaire en démontait toutefois l’inanité, précisant avec une pointe d’ironie : la scélératesse n’est pas toujours héréditaire et celle de Robespierre peut bien se passer d’ancêtre » . Ce n’était même pas de l’ironie, c’était de la basse calomnie ! Mais revenons à la famille Robespierre La « bulle » de Charles-Edouard Stuward, datée du 13 février 1745 désignait Derobespierre parmi les dignitaires de la Loge maçonnique « L’Ecosse jacobite ». Il s’agit de Maximilien-Barthélemy Derobespierre . Quelques treize ans plus tard, il signait encore « Derobespierre » sur l’acte de baptême du futur Conventionnel et son fils François, heureux papa, en fit de même. Cependant, quelques années plus tard, l’on retrouvera les deux types de signatures sur les actes de baptême de Charlotte (1760), d’Henriette (1761) et d’Augustin (1763). L’acte de décès de Jacqueline, maman de Maximilien, ne porte pas la signature de son époux François. Un des derniers écrits connus de François Robespierre, rédigé à Mannheim le 8 juin 1770 était signé « de Robespierre ». Plus tard, le jeune Maximilien utilisera la particule et ceci jusqu’au moment où elle sera abandonnée durant la Révolution. Il n’y eut alors plus de « Derobespierre » ou « de Robespierre » mais tout simplement « Robespierre ».

Carraut ou Carrault ?

Un fois encore, si l’on s’en réfère aux actes paroissiaux, c’est le nom de « Carraut » qui est utilisé pour représenter la branche maternelle de Maximilien. On retrouve cette signature sur l’acte de naissance des quatre enfants et sur l’acte de décès de jaqueline. Pourtant, certains historiens se complairont à retranscrire le nom de « Carrault » . Un plus grand nombre d’entre eux retint « Carraut » . Il convient en outre de signaler que la plaque apposée sur la façade de la maison du grand-père maternel par nos amis de l’A.R.B.R indique « [qu’]ici vécurent dès 1764 chez leurs grands-parents Carraut Maximilien et Augustin Robespierre ».

François et Jacqueline

François de Robespierre est né à Arras le 17 février 1732. Il semble que sa jeunesse fût quelque peu turbulente et, comme l’écrit B. Nabonne : « Il avait la tête si mal organisée que ses parents, redoutant sa conduite à Arras, décidèrent de le confier aux Prémontrés de Dommartin-en-Ponthieu (…) François commença son noviciat vers l’âge de 17 ans (…) Le jeune novice, peu respectueux, se révolta soudain. Le 17 juin 1749, quelques instants avant la cérémonie de la prise d’habit, il déclarait tout net à l’abbé de Dommartin qu’il n’avait paru désirer l’état religieux que pour contenter père et mère » . J. Artarit reprit lui aussi cette anecdote dans le journalier de l’abbaye . Le jeune François décida donc de suivre la carrière de son père en commençant des études de Droit à l’université de Douai et le 2 décembre 1756, il fut inscrit au Barreau du Conseil d’Artois. En 1757 il fit la connaissance de Jacqueline, fille d’un respectable brasseur d’Arras, Jacques Carraut. Elle était née en 1735 , elle avait alors 22 ans et son soupirant en avait 25. La différence de rang, gens de robe chez François et commerçants artisans Jacqueline, fit que cette idylle n’eut pas l’heur de plaire à la famille Robespierre. Pis encore, la grossesse de Jacqueline confina au scandale ! « Il se marièrent par une glaciale journée d’hiver, le 2 janvier 1758, d’une façon furtive. Les bans avaient été publiés une seule fois et la veille. Les Robespierre, renonçant à leur opposition, s’étaient abstenus de figurer à cette cérémonie dépourvue de faste » . Au fil des mois, les rancœurs s’estompèrent et lorsque quatre mois plus tard, le 6 mai 1758, le petit Maximilien vint au monde, les deux familles étaient réunies pour signer l’acte de baptême en l’église Sainte-Magdeleine : « Le six de may mil sept cent cinquante-huit a été baptisé par moi soussigné Maximilien-Marie-Isidore né le même jour sur les deux heures du matin en légitime mariage de Me Maximilien-Barthélemy-François Derobespierre, avocat au Conseil d’Artois, et demoiselle Jacqueline Carraut. Le parrain a été Me Maximilien de Robespierre, père grand du côté paternel, avocat au dit Conseil d’Artois, et la marraine demoiselle Marie-Marguerite Cornu, femme de Jacques-François Carraut, mère grande du côté maternel. Lesquels ont signé. Derobespierre - Derobespierre - Marie-Maguerite Cornu - Lenglade, curé » Pour écrire sa biographie, J. Lodieu avait obtenu un extrait conforme le l’acte de baptême, daté du 16 mars 1847, signé par Champagne et Cornille. La retranscription du nom du curé devint alors « Lenglais » et non plus « Langlade ». « L’époque de sa naissance connut les dernières grandes heures des privilèges féodaux. Versailles brillait de tous ses feux. La royauté paraissait immuable et le despotisme de droit divin pouvait encore compter sur l’apparente apathie de vingt-cinq millions de Français, pauvres, soumis aux corvées, affaiblis par les famines nombreuses et parfois les épidémies » . Il faudra tout de même attendre 33 ans pour connaître « les dernières grandes heures »… C’était trois jours après la mort du pape Benoit XIV et quinze jours après celle du célèbre botaniste Antoine de Jussieu. C’était surtout en pleine Guerre de Sept ans, un des premiers conflits d’ampleur mondiale, qui opposa principalement la France à l’Angleterre et l’Autriche à la Prusse, qui dura jusqu’en 1763 et dont la France sortit grandement affaiblie. Th. G. Lenotre explique : « Sa naissance même, il le savait, n’avait pas été désirée ; son père François de Robespierre (…) ayant séduit la fille d’un petit brasseur du faubourg de Ronville à Arras, l’épousa au grand dépit de ses parents, pour éviter un scandale dont la menace était manifeste. Maximilien vit le jour quatre mois sans plus après ce mariage » . P. Mornand en rajoute : « Il n’était guère nombreux ni très fier, le modeste cortège qui, serpentant par les mornes ruelles du vieux quartier des Murs-Saint-Waast ; en la ville d’Arras, menait au baptême en cette belle matinée du 6 mai 1758, le fils premier né de Maître François Derobespierre, avocat au Conseil d’Artois. En province, tout se sait, tout se remarque, rie ne s’oublie. Or, on se souvenait bien de la date du mariage des parents et point n’était besoin pour cela, d’avoir longue mémoire car il y avait à peine quatre mois. (…) Et les propos de s’échanger entre commères. Avec des rires sournois, on rappelait maints détail savoureux des circonstances, à la fois scandaleuses et burlesques de cette union précipitée » . Ici P. Mornand n’en fait-il pas trop avec ses « mornes ruelles » ? Par contre, pour ce qui devait être des commérages, il n’est pas difficile de’ s’imaginer la scène. Rappelons-nous l’acte de baptême fourni par H. Fleischmann : « … Maximilien Marie Isidore né le même jour sur les deux heures du matin… » L’heure de naissance est précise. Cela n’empêcha pas R. Korngold de persifler : « La tradition place sa naissance à deux heures de l’après-midi, moment où Saturne s’élève à l’est, au-dessus de l’horizon, ce que les astrologues tiennent pour l’annonce d’un désastre » . Décidément, dès qu’il s’agit de Robespierre, tous les coups sont permis, même l’astrologie de bas étage ! Il est pourtant incontestable que R. Korngold a consulté le document officiel puisqu’il poursuit : « L’acte de baptême est orthographié Derobespierre ». Les années passèrent, Maximilien grandissait tandis que son papa développait son étude : « Maître François de Robespierre avait réussi à se créer une certaine clientèle, bien modeste sans doute, mais qui lui permettait de plaider d’une manière presque interrompue. C’est ainsi qu’e 1763, il fut chargé de 34 affaires au Conseil d’Artois. L’année suivante, il se vit confier 32 causes. Ces chiffres méritent d’être pris en considération. Son fils ne les atteindra jamais au cours de sa carrière d’avocat et le maximum qu’il pourra obtenir ne dépassera pas 22 en 1787 » . G. Walter poursuit : « L’oratorien Gaillard, professeur au Collège d’Arras à partir de 1785, affirme même dans ses « Mémoires » (publiées en 1909 par le baron Despaty) que le père de Robespierre avait occupé le premier rang parmi les nombreux avocats au Conseil supérieur d’Arras » . Toutefois, certains contemporains ont nié cette prospérité et J. Artarit rapporte une remarque sarcastique émise par Devienne, procureur au Conseil d’Artois et évoquée par AJ Paris : « C’était un avocat pauvre et un pauvre avocat ». Rappelons-nous « la famille pauvre » dans le récit de Lamartine. Christophe Félix-Louis Ventre de la Touloubre, plus connu sous le nom de « Galart de Montjoie » écrivit : « Robespierre n’eut point à rougir de sa naissance. Il comptoit parmi ses parens des hommes dont notre ancienne magistrature s’honoroit. Son père exerçoit la profession d’avocat : il avoit des lumières et de la probité ; mais l’économie n’étoit pas une de ses vertus. Il ne savoit pas proportionner le produit de son travail à ses dépenses » .

Si l’on peut comprendre la première partie de son commentaire par le fait que Galart était fils d’un avocat au Parlement et lui-même avocat à Aix, avant de devenir rédacteur de « L’Ami du Roi », on aura plus de difficultés pour expliquer son jugement sur les qualités de gestion du père de Robespierre. On imagine assez mal Maximilien se laisser aller à des confidences et encore moins, de surcroît à un journaliste royaliste !

Les divers biographes n’ont pas pu retrouver précisément la maison où est né Maximilien. Certains guides touristiques indiquent même la « maison natale » ou Robespierre a vécu quelques années avant la Révolution et le grand H. Fleischmann commet cette erreur . Beaucoup s’accordèrent même à présenter l’instabilité du jeune ménage et insistèrent sur les quatre déménagements réalisés sur une courte période : « … Il y eut quatre déménagements en quatre ans. A preuve, les paroisses toutes différentes où se déroulent les baptêmes » . Cette assertion, reprise semble-t-il avec délectation par J Artarit, est pour le moins surprenante car elle est totalement fausse ! Il suffit tout simplement de consulter les actes pour la réfuter. Maximilien, comme il a été dit précédemment, a été baptisé à Sainte-Magdeleine . Charlotte est née le 5 février 1760, soit un peu moins de deux ans après son frère. Elle a été baptisée le 8 février en l’église Saint-Etienne et l’acte de baptême est signé par le curé Willart . Là on peut considérer que l’agrandissement de la famille avait nécessité l’installation dans un logement plus grand. A la fin de l’année suivante, soit un peu moins de deux ans plus tard, Henriette naît le 28 décembre 1761. Elle est baptisée elle aussi à Saint-Etienne et c’est toujours le curé Willart qui signe le registre. Le 21 février 1763, Augustin vint au monde et lui aussi fut baptisé par le même curé, en la même église . A supposer qu’il y eut des déménagements, ce fut au sein de la même paroisse ! Lors du décès de Jacqueline, en 1764, la cérémonie religieuse se déroula en l’église Saint-Aubert . Or, si l’on consulte un plan de la ville actuelle d’Arras (pratiquement détruite durant la Première Guerre mondiale), on remarque que le périmètre qui comprend la place de la Madeleine, la rue Saint-Aubert et la place Saint-Etienne relève du mouchoir de poche.

L’art de la dentelle

Le petit Maximilien n’eut pas le temps de profiter de sa maman puisqu’il venait d’avoir six ans lorsqu’elle décéda. Epuisée par une cinquième grossesse, elle donna le jour à une petite fille qui mourut le jour même. C’était le 4 juillet 1764, douze jours plus tard, le 16, Jacqueline rendait son dernier soupir. « Une dame d’Arras », qui connaissait la famille « aurait dit » que la maman avait enseigné l’art de la dentelle à son fils. Mais comme le précise G. Walter : « Ce renseignement n’est pas très sur ». Toutefois, il cite ses sources : « il paraît aussi que les parents de Maximilien avaient fait apprendre de la dentelle à leur fils et qu’il en faisait très bien à l’âge de cinq à six ans. C’est Lenglet le Jeune, le condisciple de Robespierre au collège d’Arras et son futur confrère au Barreau qui l’affirme sur la fois du propos émis par une citoyenne d’Arras qui fréquentait la maison des père et mère de Robespierre. Le renseignement date du 16 Thermidor an II, autrement dit, il est postérieur de quelque trente ans au fait évoqué. On ne saurait l’accepter que sous de fortes réserves mais, il est utile de le noter, puisqu’il reflète l’image du « petit garçon sage et appliqué » que conservèrent du jeune Robespierre ceux qui avaient eu l’occasion de l’approcher encore aux jours de sa tendre enfance » . On notera surtout que ce renseignement est postérieur au 10 Thermidor../ Le livre de G. Walter date de 1936 et, la même année, R. Korngold rapporte cette anecdote, citer aucune source et en utilisant la formule si utile : « dit-on » : « Parfois, il confectionnait, dit-on, de la dentelle, sa mère l’ayant initié à cet art qu’il avait ainsi pratiqué dès l’âge de cinq ans » Deux ans plus tard, en 1938, B. Nabonne utilisa le même procédé que son collègue G. Walter : « On a beaucoup discuté sur le point de savoir si, dans sa tendre enfance, ses parents lui avaient appris à faire de la dentelle. Lenglet jeune, qui était alors assis sur les mêmes bancs que lui au collège d’Arras, affirma plus tard tenir ce renseignement d’une tierce personne » . A ce sujet, M. Bouloiseau resta vague : « On dit même qu’il avait appris à faire de la dentelle » et Th. G. Lenotre n’est pas plus prolixe sur ses sources : « Le grand-papa Carrault – il est de ceux qui ajoutent le « l » - le brasseur du faubourg Ronville, prit chez lui les deux garçons, Augustin-Bon, dit « Bonbon », baby d’un an et demi et Maximilien qui venait d’avoir six ans. Placide et appliqué, le coussin aux genoux, le fuseau aux doigts, celui-ci faisait déjà très habilement de la dentelle » Nous laisserons, à ce sujet, le « mot de la fin » à P. Mornand qui imagine la scène : « D’un naturel doux et tendre, sensible et impressionnable, le petit Maximilien eut, par surcroît, une éducation essentiellement féminine dont il porta la marque toute sa vie. (…) Enfant sage et docile, il se plaisait aux jeux calmes, on lui apprenait à faire de la dentelle et cela l’enchantait. Qu’on se le représente, assis sur un siège bas, aux pieds de sa chère maman qui, avec un sourire, lui enseignait les rudiments de cet art régional. Et elle le regardait s’appliquer gentiment à sa tâche. Comme elle le trouvait mignon dans son costume à col de mousseline ! Comme elle aimait le voir ainsi, bien vêtu, conforme à ses propres goûts d’élégance et dont il hérita. Peut-être le jeune Maximilien joua-t-il longtemps à la poupée… » . Rien n’est anodin dans ce texte qui préfigure les sous-entendus sexuels de Robespierre… Enfin, rappelons que Charlotte ne fit jamais la moindre allusion à la dentelle.

Des orphelins

« Toute jeune que j’étais, je me rappelle encore de ma mère, et ce souvenir, après plus de soixante ans, humecte mes yeux de délicieuses larmes. Oh ! qui n’aurait pas gardé dans sa mémoire le souvenir de cette excellente mère ! Elle nous aimait tant ! Maximilien non plus, ne pouvait se la rappeler sans émotion ; toutes les fois que dans nos entretiens intimes nous parlions d’elle, j’entendais sa voix s’altérer et je voyais ces yeux se mouiller » Comme dans toute famille, le décès brutal de la maman causa un terrible choc au sein de la cellule familiale. Au moment où quatre enfants en bas âge n’avaient plus que leur père pour les soutenir, celui-ci se réfugia dans une sorte de mutisme, se montra inconstant et absent. Dés la cérémonie religieuse, il s’était montré bizarre, avait refuser de signer l’acte de décès et ne tint plus son étude comme il se dut. « Sa mort fut un coup de foudre qui frappa au cœur notre pauvre père. Il fut inconsolable. Rien ne pouvait faire diversion à sa douleur, il ne plaidait plus, il n’occupait plus de ses affaires, il était tout entier au chagrin qui le consumait. On lui conseilla de voyager pendant quelques temps pour se distraire, il suivit ce conseil et partit, mais, hélas ! nous ne le revîmes plus. L’impitoyable mort nous l’enleva comme elle avait déjà ravi notre mère. Je ne sais dans quel pays il mourut. Il aura sans doute succombé à une douleur devenue insupportable » . Ce témoignage est intéressant si l’on se souvient que Charlotte n’avait guère plus de quatre ans et demis lorsque ces tragédies familiales survinrent. Il s’agit donc d’un souvenir de petite filles auquel a dû s’ajouter les explications édulcorées des grandes personnes. Peut-être fut-il plus facile de justifier « un rapprochement du papa avec la chère maman » que l’instabilité notoire du père qui dans ce cas, délibérément délaissait sa progéniture. A aucun moment de son récit, Charlotte ne fit allusion aux retours sporadiques de son père à Arras. Enfin, autre détail méritant d’être souligné, à l’époque où Charlotte écrivit ses « Mémoires », rappelons-le plus de soixante ans après les faits, elle n’avait pas d’idée de la date et du lieu de la mort de son père si ce n’est que ce pouvait être à l’étranger. « Il erre alors indéfiniment dans la plaine artésienne, vagabonde, dort à la belle étoile et ne rentre plus guère chez lui » . « Le 30 décembre 1764, bien qu’encore inscrit au Barreau d’Arras, il est nommé par le comte d’Oisy, grand bailli de châtellenie et comte d’Oisy et seigneurie de Sauchy-Cauchy et de Rumaucourt, avec obligation de résider à Oisy, près de Marquion. Il prêta serment le 7 janvier 1765. Mais ces fonctions, disons-le subalternes, bien qu’il se fût agi d’un important siège de justice, ne semblaient guère lui convenir et il revint sans tarder à Arras où on le voit plaider le 13 mars suivant » . Les enfants, devenus orphelins dans les faits furent séparés : « Restés seuls et sans soutien sur la terre, nous avions besoin qu’on vint à notre secours. Les deux sœurs de mon père nous prirent chez elles, ma sœur et moi. (…) Nos deux aïeux maternels se chargent du soin d’élever Maximilien et notre jeune frère Augustin »

L’errance de François

Chez L. Gastine, on peut trouver cette affirmation : « Ainsi, la mère de Maximilien Marie-Isidore est une tuberculeuse – le brasseur Carrault était probablement un alcoolique – son père est un déséquilibré » . On reconnaîtra le « style délicat » de Louis Gastine mais cependant on aurait beaucoup de mal à expliquer l’attitude de François qui, quoique encore jeune – il avait 33 ans – n’aurait pas dû si facilement oublier qu’il était père de quatre bambins qui étaient désormais élevés séparément. Des esprits chagrins auraient même pu souligner qu’il semblait accorder plus d’intérêt au fils de Louis XVI qu’à sa propre progéniture. En effet, lorsqu’à la fin de l’année 1765, Louis Ferdinand de France, Dauphin de France , se mourait tuberculose, François sembla s’indigner du manque de compassion de l’Ordre des avocats envers la famille royale. Le 3 décembre 1765, il écrivit cette lettre à son confrère et ami Baudelet : « Tous les cœurs, prenant leur essor vers le ciel font retentir les airs de leurs plaintifs accents ; ils prient, ils con jurent, ils redemandent à grands cris le digne objet de leur amour... Les nôtres sont les seuls dont on n’entend pas les voix ! Je ne sais quoi a retenu jusqu’à présent leurs mouvements secrets... Une seule fois où il s’agit de donner au roi un gage pur, solennel et indispensable de notre attachement pour la famille royale, craindrons-nous par hasard qu’on pût dire que nous nous sommes assemblés ? Avocats, ce titre nous honore : sujets de la France, qualité mille fois plus glorieuse pour nous ; ce n’est qu’en remplissant comme le plus glorieux de nos devoirs, d’une manière noble et peu commune, que nous prouverons véritablement la noblesse de notre profession et que nous maintiendrons sous l’asile du trône, la liberté et l’indépendance » . G. Walter, commentant cette lettre remarqua toutefois : « Ce n’est pas là, semble-t’il, le langage d’un homme profondément déprimé et ayant renoncé à toute activité professionnelle » . Quelques mois plus tard, au printemps 1766, « il revient à Arras, y vit quelques temps oisif, emprunte 300 livres à ses sœurs Henriette et Eulalie » .Après cela, il partira pour l’étranger. Pourtant, « on le reverra en octobre 1768, implorant un subside de sa vieille mère, retirée depuis son veuvage au couvent des Dames de la Paix, et l’obtenait probablement puisqu’il renonce « tant pour lui que pour sa postérité » à ses droits sur toute succession éventuelle » . Passa-t-il les années 1769 et 1770 puis une partie de 1771 à Mannheim ? La confirmation de renonciation à la succession fut rédigée à Mannheim le 8 juin 1770 : « Je soussigné, avocat au Conseil provincial d’Artois, renonce par ces présentes au profit de mes sœurs à tous droits et parts dans les successions mobilière et immobilière de feue ma mère, reconnaissant avoir reçu de ma dite mère au-delà de la part que je pourrais prétendre, tant pour moi que pour mes enfants. Fait à Mannheim le 8 juin 1770. De Robespierre » . J. Artarit date le retour de François à Arras en juillet 1771 : « Un an plus tard, le 3 octobre 1771, alors qu’il était revenu de Mannheim en juillet, il confirmait par écrit les termes de ses déclarations précédentes. Cette fois, les choses s’étaient passées devant notaire » . Pour sa part G. Walter a une opinion différente : « Une nouvelle confirmation est expédiée de Mannheim le 3 octobre 1771, ce qui prouve que son séjour dans cette ville durait encore » . Mais il commet une erreur, puisque le courrier cité date du 8 juin 1770.

De fait, G. Walter fait une confusion entre la renonciation par courrier et l’acte officiel fait devant notaire. Réinstallé à Arras, François reprit, aussi curieusement que cela puisse paraître, son métier d’avocat : « Pourtant, après avoir été inscrit vingt-deux fois sur le registre des audiences du Conseil d’Artois, entre le 3 octobre 1771 et le 4 juin 1772, il disparut, cette fois semble-t-il définitivement ».

La mort du père

Charlotte, comme ses frères et sa sœur, ne sut jamais où et quand mourut son père : « Je ne sais dans quel pays il mourut ».. En 1796, Galart de Montjoie pensait que le père de Maximilien avait rapidement suivi son épouse dans la mort. Par ailleurs, il semblait ignorer (la courte) existence d’Henriette : « Robespierre sortait à peine de sa première enfance lorsque son père mourut. La considération dont celui-ci jouissoit rejaillit sur les trois orphelins. Des parens, des amis s’employèrent pour adoucir la déplorable situation où les laissoit la perte qu’ils venoient de faire. Leur infortune vint aux oreilles de l’évêque d’Arras ; ce prélat en fut touché, il accueillit les deux frères (…) Un parent se chargea de l’éducation de leur sœur » . Enfin, comme nous pourrons le constater, il inventa cette histoire des enfants recueillis par l’évêque. Si, lorsqu’elle rédigea ses « Mémoires » (entre1828 et 1834), Charlotte ignorait l’endroit précis, quelques vingt ans plus tard, A. de Lamartine était censé le savoir ; rappelons-nous « son père mort en Allemagne » . Toutefois, on peut supposer que l’auteur de « l’Histoire des Girondins » n’était pas en possession de la date précise et pensait que François était toujours dans les environs de Mannheim. Vers 1865, E. Hamel écrivit « L’Histoire de Robespierre » en trois volumes. Il estima que le père était mort vers 1768 : « Cette mort eut des conséquences désastreuses ; en moins de trois ans elle mit le père lui-même au tombeau. (…) A l’époque de cette nouvelle catastrophe, Maximilien avait un peu plus de neuf ans » . En 1909, H. Fleischmann commit la même erreur : « Nés dans l’aisance, il se trouvèrent, au lendemain de la mort de leur père, en 1768, dans un besoin confinant à la médiocrité des vies misérables » . R. Korngold dut à son tour s’inspirer de Hamel ou bien de Fleischmann : « Trois ans après son premier départ, on reçut la nouvelle de sa mort, survenue à Munich » . Si la date était, une fois encore erronée, Korngold évoquait bien Munich. Et puis, devant le mystère, en pareille occasion, certains ne manquent jamais d’échafauder des hypothèses romanesques. On a dit par exemple que François de Robespierre aurait pu être un de ce agents secrets à l’étranger envoyés par Louis XV . Et puis, phénomène de mode, il subsista la tenace légende des îles : « Est-il mort à son tour ? Sinon dans quelle contrée lointaine se cache-t-il ? Certains bourgeois d’Arras racontent que l’extravagant désespéré cultive la canne à sucre dans les Iles. Maximilien se le représente habillé en planteur, une équipe de nègres et une chatoyante nuée de colibris, dans un décor de Bernardin de Saint-Pierre. Mais il préfère décidément comme défunt, ce père dénaturé » . Sur ce sujet, G. Walter se contenta de citer Gaillard : « Il était mort jeune, ne laissant à ses enfants d’autre fortune que la réputation d’un homme de bien » . En 1956, J. Massin laissait planer un doute : « Mais il ne donne plus signe de vie et on ignore jusqu’à la date de sa mort. Il n’aurait eu que soixante-deux ans en 1794 ; peut-être a-t-il assisté obscurément, d’un point quelconque de l’univers, aux grand évènements dont ses fils étaient les acteurs » . Il ignorait donc la découverte d’Irmgard Hörl : « En revanche, on peut être assuré qu’il passa plusieurs années à Cologne et dans la Palatinat, avant de s’arrêter en Bavière, où il mourra à Munich, le 6 novembre 1777, ainsi qu’en témoigne son acte d’inhumation découvert en 1956 par Irmgard HÖRL, professeur au lycée de Munich » . Ainsi, ce fut bien à Munich, le 6 novembre 1777 que François de Robespierre rendit son dernier souffle. Il était dans sa quarante-sixième année. Etait-il pauvre, malade, vagabond, comme le présente J. Artarit ? : « Barthélemy François de Robespierre (…) n’était plus au moment de sa mort q’une épave, réduit pour survivre, sans succès, à donner des leçons de français. C’était là bien la seule façon de tenter de gagner son pain, avec son bagage le plus élémentaire, sa langue maternelle » . La chose paraît bien inconcevable puisque le même Artarit fait référence à l’acte de l’église Saint-Sauveur de Munich – celui mentionnant bien « Sprachmeister » - maître en langue. Lorsque Jacques Carraut, le grand-père maternel, mourut le 14 mars 1778, il eut fallu que François donnât signe de vie. Le pauvre en eut bien été incapable ! « La famille savait-elle ce qu’il été advenu de François ? En apparence non, et la famille ainsi que la société arrageoise parurent dans l’embarras. Aussi, quand se posa le problème de la succession de son beau-père, on eut recours à un subterfuge. Ce fut ni plus ni moins qu’un faux, puisque lors de l’inventaire et de l’estimation du mobilier du défunt, en avril 1778, suite à un jugement du 20 mars précédent, Barthélemy-François de Robespierre, « tuteur légitime » de ses enfants mineurs, fut représenté par le sergent à verges de l’échevinage, alors qu’il était décédé, nous le savons aujourd’hui, près de cinq mois auparavant » . Et J. Artarit de poursuivre à ce sujet : « Puis comme si tout le monde s’était entendu pour accepter l’inacceptable, en 1780, eut lieu la liquidation de l’héritage. Les enfants reçurent chacun les 1 142 livres qui leur revenaient, sans que soient apparus, ni une procuration, ni une renonciation, ni un jugement constatant l’absence, ni à plus forte raison l’acte de décès de leur père » . Que le père fut mort à la fin de l’année 1777 ou bien dès l’instant où il avait décidé de mener une existence personnelle, cela ne changeait rien pour ces enfants dont certains n’avaient pas encore l’âge de comprendre ce qu’il leur arrivait. Maximilien allait désormais passer son enfance chez le grand-père Jacques et la grand-mère Marie-Marguerite. « Maximilien subit à la fois un deuil et un abandon ; en raison de ce double traumatisme, sa solitude et son sentiment d’exclusion, déjà anciens, prennent sans doute un caractère irréversible ; à six ans, il est orphelin de fait. L’absence d’un proche dont on n’a plus aucune nouvelle, est souvent plus douloureuse qu’une mort réelle ; on peut rendre hommage à un parent défunt et se recueillir devant sa tombe. Mais comment accomplir un deuil si l’on ignore si l’être aimé est vivant ? En dépit de toute logique, il est humain de conserver l’espoir d’un improbable retour. (...) Les défaillances de François, déjà antérieures à son départ effectif, ont favorisé chez son fils aîné la mise en place d’un idéal rigide, seule protection que le jeune Maximilien était en mesure d’opposer au vide affectif. Adulte, Robespierre resta très sensible aux manquements, aux trahisons et aux corruptions. Toute sa vie, il fut hanté par le mirage de cette unité originelle et idéale qu’il rêvait d’instaurer sur le plan collectif ».

L’enfance au quartier Ronville

« Nous étions donc orphelins de père et de mère. On ne peut se faire une idée de l’impression que produisit sur Maximilien la mort de nos parents. Un changement total s’opéra en lui. Auparavant, il était, comme tous les enfants de son âge, étourdi, turbulent, léger ; mais dès qu’il se vit, pour ainsi dire, chef de la famille en sa qualité d’aîné, il devint posé, raisonnable, laborieux, il nous parlait avec une sorte de gravité qui nous imposait : s’il se mêlait à nos jeux, c’étai pour les diriger. Il nous aimait tendrement, et il n’était pas de soins et caresses qu’il ne nous prodiguât » . Que n’a t-on pas commenté à propos de ce récit ! Il est rédigé par Charlotte près de soixante-dix ans après l’époque évoqué et il fut facile, avec un tant soit peu de recul, de disserter sur les termes : « chef de famille » - « gravité qui nous en imposait » - « les diriger ». Bien évidement, l’on a moins retenu « les soins et caresses qu’il nous prodiguât ». Ceci étant, rappelons encore une fois les réserves dont nous pourrions entourer les « Mémoires » de Charlotte Robespierre... « On nous envoyait chercher, ma sœur et moi, tous les dimanches, pour nous réunir à nos deux frères. C’étaient des jours de bonheur et de joie pour nous. Mon frère Maximilien faisait une collection d’images et des gravures, nous étalait ses richesses et était heureux du plaisir que nous éprouvions à le contempler » . Ces descriptions d’un petit bonheur familial semblent irriter J. Artarit : « Les épithètes concernant Maximilien de Robespierre enfant sont légion. Modèle, sage, sans reproche, silencieux, exemplaire, posé, raisonnable, laborieux, grave, appliqué, appliqué, sérieux, méticuleux, supérieur, digne, sévère… il en manque ! Mais on le dit aussi souffreteux, vaniteux, triste, bilieux, morose, écorché vif et d’un caractère détestable » . En 1850, date à laquelle J. Lodieu écrivit sa biographie, il n’avait pratiquement que les « Mémoires » de Charlotte pour évoquer la petite enfance de Maximilien. « On sait peu de choses de son enfance jusqu’à onze ans. Cependant tous les souvenirs des contemporains, et les documents les plus dignes de foi, nous apprennent que, quoique peu communicatif, Maximilien était d’une douceur de caractère remarquable, et d’une humeur toujours égale, il circonscrivait ses relations de collège à quelques compagnons d’étude, mais il était constant et fidèle à l’amitié ; il avait en outre un goût très prononcé pour les choses sérieuses ; il aimait à être seul à méditer, et se livrait à l’étude avec une assiduité et une ardeur peu commune aux enfants de son âge » . Il paraît évident que « les documents les plus dignes de fois » sont là encore et seulement, les « Mémoires » de Charlotte... « Privé du soutien de son père, Maximilien évolue dans cette petite bourgeoisie de province aux revenus modestes. Il apprend à lire avec ses deux tantes paternelles et, faute d’avoir un maître d’écriture, s’exerce à copier des citations latines » . Où diable L. Dingli a t-il trouvé ce renseignement au sujet de l’apprentissage de la lecture auprès d’Eulalie et Henriette ?

La maison du grand-père Carraut

Les jours passaient et les deux garçons grandissaient au milieu des tonneaux, des chaudrons et des mille outils que l’on pouvait alors trouver chez un brasseur. Il passa cinq ans dans cette maison qui, comme l’écrivit G. Lenotre « n’avait rien d’une bonbonnière » mais correspondait plutôt à la demeure d’un artisan. Un inventaire précis, dressé à la mort de Jacques Carraut , permet de se rendre compte de cet intérieur vécut Maximilien tandis qu’il suivait ses cours au collège d’Arras : « Voici, au rez-de-chaussée, le vestibule que Maximilien, retour du collège, devait traverser en trois bonds, sans s’attarder, dans la pièce qui suit, à regarder les objets trop familiers : un lit en tombeau, c’est-à-dire de forme carrée, avec ses rideaux de toile peinte, la glace à trumeaux, la tapisserie de toile cirée. Mais, dans la salle, pièce principale de la maison, il devait gambader avec Augustin, repasser une leçon, réfléchir sur un texte latin ou soulever, pour interroger le temps, les rideaux d’indienne des fenêtres. Encore une table de marbre avec une autre plus simple. Sur celle-ci, peut-être écrivait l’écolier ?Peut-être a-t-il couché quelquefois dans la salle ? On y trouvait en effet, selon Maître Husson, notaire, un second lit en tombeau et une armoire. Au pays d’Artois, on dînait et on soupait dans la cuisine, c’est la pièce la plus chaude de la maison. Le testament du brasseur, la façon dont il règle ses comptes prouvent qu’il était d’une exacte probité. L’ordonnance de sa cuisine le montre sous l’aspect d’un bon vivant. Il y a, dans la cheminée haute et vaste, une crémaillère solide, les pinces, les landiers, la pelle, le soufflet ; elle n’attend que la flambée. Au fond, un grand buffet à trois portes appelé drêche dans le dialecte local. Son propriétaire y expose un choix d’assiettes et de pots de faïence colorée dont il est fier. Non loin, dans sa caisse de chêne, la grande horloge à balancier de cuivre a broyé les minutes pour Maximilien. De l’autre côté de la cuisine devait se trouver la chambre de la grand-mère, moins à cause du lit à rideau de serge bleue que pour les deux grandes armoires qui lui font face. Les panneaux de chêne gardent les richesses dont une femme du temps se montre jalouse. La première renferme, outre la vaisselle du ménage, sept draps, seize serviettes, neuf nappes, onze chemises, dix torchons. La bonne dame Carraut était morte depuis plusieurs années lors de cet inventaire . Sous son règne, le linge avait dû être plus abondant. La seconde armoire contient les vêtements et les papiers du vieillard, ses robes de chambre : l’une d’indienne pour l’été, l’autre de callemandre – sorte d’étoffe de laine fort lustrée – pour l’hiver, un habit de drap noir pour les cérémonies et les promenades, un autre de nankin, sur lequel, par temps froid, il pouvait jeter une redingote de ratine. Un habit de drap noisette devait lui plaire particulièrement ou lui servir tous les jours : pour le porter plus souvent, il s’était fait faire une double paire de culotte. Dans le cabinet voisin, le brasseur traitait ses affaires. Devant une table en bois blanc, il faisait ses lettres et ses comptes, les pieds sur une chaufferette en cuivre. Un fusil accroché au mur montre qu’il y avait, avec les règlements féodaux sur la chasse, des accommodements et que le père Carrault ne craignait pas, dans son bel âge, d’explorer les guérets en quête de gibier. La place est bien fournie en ustensiles de toutes sortes. D’abord les instruments du métier de brasseur : chaudrons, gueulards, casseroles, réchauds… Ailleurs, des marmites de cuivre rouge à couvercle illuminent de chauds reflets la masse grise des étains. Ceux-ci, François Carraut devait les aimer autant que ses faïences. Il y en a toute une vaisselle : vingt-sept plats, onze assiettes. A côté de l’indispensable bassinoire, compagne des nuits froides et brumeuses d’Arras, brille une théière. Le grand-père était-il adepte de l’anglomanie, mise à la mode, une vingtaine d’années auparavant, chez le prince de Conti ? On en doute. Peut-être prenait-il le breuvage étranger comme médecine ? Au témoignage de sa cave, la tisane n’était pas son fort : à côté d’une trentaine de tonneaux de bière qu’il avait lui-même brassée, reposent, à l’abri d’un coin d’ombre, cent-dix flacons de Bourgogne. Comme on voit, rien ne manque au logis. C’est l’aisance dans la simplicité. On y vit, comme il sied, sans avarice, mais sans économie. Il faut se défendre contre la concurrence, réduire le profit, vivre, et pourtant épargner quand même. Le seul signe de luxe, c’est l’argenterie. Huit couverts, deux cuillers à ragoûts, une louche, six cuillers à café, un gobelet, une paire de boucles de souliers. En tout, deux kilos d’argent que l’orfèvre Bruno Gerlier évaluera et achètera, séance tenante, le jour de l’inventaire, pour quatre cent dix-neuf livres. Dans la cour de la maison, brancards au sol, on a rangé les voitures de livraison, un tombereau, un chariot à quatre roues, puis de balances, des échelles. Au-dessus de la remise, pleine de bois et de charbon, une chambre sommairement garnie d’un lit de sangle. Ouverte sur la rue Ronville, la porte cochère était surmontée d’un grenier coupé en deux par une cloison. On y trouvait, d’un côté, la provision de houblon, de l’autre, des cercles à consolider les barriques et différents objets de ménage » .

Le Collège à Arras

« A cette époque, le collège d’Arras n’appartenait pas encore aux Oratorien qui ont su en faire, à la veille de la Révolution, un établissement modèle. Il traversait une période de crise et, par moments, son existence même paraissait peu assurée. Après l’expulsion des Jésuites en 1762, le Magistrat choisit parmi des ecclésiastiques séculiers le principal, les professeurs et les régents du collège. Mais les élèves devenaient de moins en moins nombreux. Les parents semblaient se méfier du nouveau personnel enseignant. Alors, le Principal, M Monlier de la Borère, qui possédait indiscutablement un réel sens de la publicité, eut recours à des prospectus qu’il faisait parvenir aux familles. On y lisait notamment que « Monsieur Monlier de la Borère, licencié en théologie de la Faculté de Paris, reçoit dans le dit collège, des écoliers pensionnaires, qui seront élevés et instruits dans la même manière que dans les Collèges de Paris », que les professeurs « s’appliquerons à apprendre (aux enfants) à parler la langue française avec toute la pureté dont elle est susceptible », que « l’histoire abrégée de l’Ancien et du Nouveau Testament servira de bas à l’explication et au développement des principaux devoirs que tout être raisonnable est obligé de remplir dans les différentes circonstances de la vie » . Ce fut donc ce collège que rejoignit Maximilien, qui : « fut mis au collège d’Arras, et fit en peu de temps des progrès rapides qui étonnèrent ses maîtres. Son goût pour l’étude et pour les choses sérieuses le rendait très appliqué à ses devoirs. Il montra de bonne heure un caractère doux et juste qui le faisait chérir de tout le monde. Il partageait rarement les jeux et les plaisirs de ses camarades ; il aimait à être seul pour méditer à son aise et passait des heures entières à réfléchir » .

En quelle année y entra-t-il ? La majeure partie des ouvrages indiquent la rentrée de 1765. Pour sa part, notre amie Anne Quennedey opterait plus pour l’année suivante : « Maximilien Robespierre entra ensuite au collège d’Arras à une date que, en l’absence de document s’y rapportant, il est difficile de préciser. On trouve néanmoins dans les Mémoires de Charlotte Robespierre une indication temporelle d’interprétation délicate, mais qui selon nous permet d’avancer la date de 1766. Après avoir narré la séparation des enfants (les deux fillettes furent élevées par leurs tantes), l’entrée de Maximilien au collège et les retrouvailles des dimanches, Charlotte insère la phrase « trois années s’écoulèrent ainsi » qu’elle fait suivre du récit du départ de Maximilien pour Louis-le-Grand » . Pour ce qui fut de son comportement dans cet établissement arrageois, G. Walter cite deux témoignages bien imprécis : « Un prêtre français, originaire d’Arras, émigré sous la Révolution, avait prétendu être la camarade d’école de Robespierre, « assis sur le même banc que lui » et affirmait que « c’était un garçon méchant et sournois ». Un érudit local, M de La Praie, a rapporté les propos de son père auquel un chanoine aurait dit : « J’ai été au collège d’Arras le camarade de Robespierre, c’était ce qu’on appelle un bon enfant » (tirés des Annales Révolutionnaires 1908) » . Cela ressemble un peu à « l’homme qui a vu l’homme, qui a vu… ». P. Mornand reprit les souvenirs post thermidoriens (c’est à dire du 16 thermidor an II, soit six jours après la mort de l’Incorruptible), de Lenglet (celui qui a déjà parlé de la dentelle), et qui fut sur les mêmes bancs de classe que Maximilien : « Il avait un caractère détestable et une envie démesurée de dominer » . Puis, P. Mornand rattacha ce témoignage à celui de Charlotte : « Il partageait rarement les jeux et les plaisirs de ses camarades ; il aimait à être seul pour méditer à son aise et passait des heures entières à réfléchir » pour faire la démonstration suivante : « Cette attitude n’a rien qui puisse surprendre ; on se représente assez bien ce petit garçon de neuf ans (...) arraché à ce qui lui reste de la famille (...) et brusquement livré à une bande de collégiens rieurs et turbulents. Ajoutons à cela sa réputation douteuse, l’histoire de sa naissance, les scandales provoqués par son père et qui rejaillissent sur lui, la modestie enfin, sinon la médiocrité de sa condition : que de quolibets, que d’insultes peut-être, mal dissimulées en de grossières allusions durent le blesser profondément » Et P. Mornand de conclure : « La lâcheté et l’injustice humaine se révélaient à lui dans toute leur brutale hideur. Que de rancunes peut-être s’accumulaient déjà dans son cœur ; mais cet orgueil qui le faisait tant souffrir fut aussi sa sauvegarde : il l’aida à se dominer, à ne point laisser paraître que l’on avait frappé juste ; il apprit à dissimuler ses sentiments intimes. Mais ce fut au prix de pénibles efforts sur lui-même » . Nous terminerons cette partie consacrée au collège par deux dernières évocations. La première est rapportée par J. Lodieu : « On raconte encore, chose singulière ! on raconte que dans son jeune âge, il fut vu, bien souvent, à la campagne, pendant les vacances, s’en allant, à la chute du jour, sur la pierre d’une modeste chapelle où il demeurait longtemps recueilli dans la solitude et les méditations... » S’il précise toutefois « A Blairville, dans les environs d’Arras », J. Lodieu n’indique aucune source fiable . Le deuxième témoignage est rapporté par H. Hamel qui écrit : « Un vieillard de quatre-vingt-seize ans, vivant encore à l’heure actuelle où j’écris ces lignes, et qui l’a suivi de près au collège d’Arras, se rappelle qu’une de ses distractions principales consistait dans la construction de petites chapelles ». Pour être condisciple de Maximilien au Collège d’Arras, il fallait être né, comme lui, vers la fin des années cinquante. Ce « vieillard » pouvait donc être âgé de quatre-vingt seize ans en 1854. Il est donc possible que H. Hamel ait écrit son « Histoire de Robespierre » à cette date. La publication de ces trois volumes eut lieu vers les années 1865. Le contexte politique de l’époque fut sûrement un des éléments importants de ce décalage. Rappelons-nous le souvenir de Charlotte dans ses « Mémoires » : « On nous envoyait chercher, ma sœur et moi, tous les dimanches, pour nous réunir à nos deux frères. C’étaient des jours de bonheur et de joie pour nous ». C’étaient aussi lors de ces rencontres dominicales que le « grand » Maximilien pouvait montrer ses oiseaux, et notamment ses pigeons, à ses « petits » frères et sœurs.

La fameuse histoire du pigeon !

« Il nous faisait aussi les honneurs de sa volière, et nous mettait entre les mains, les uns après les autres, ses moineaux et ses pigeons. Nous désirions vraiment qu’il nous donnât un de ses oiseaux favoris ; nous le sollicitions avec prière, il s’y refusa longtemps dans la crainte que nous n’en eussions pas tout le soin possible. Un jour pourtant, il céda à nos instances, et nous donna un beau pigeon. Ma sœur et moi nous fûmes dans l’enchantement. Il nous promettre de ne jamais lui laisser manquer de rien ; nous le jurâmes mille fois et tînmes parole pendant quelques jours, ou plutôt nous aurions gardé notre serment si le malheureux pigeon, oublié par nous dans le jardin, n’avait péri pendant une nuit d’orage. A la nouvelle de cette mort, les larmes de Maximilien coulèrent, il nous accabla de reproches que nous n’avions que trop mérités, et nous jura de ne plus nous confier aucun de ses chers pigeons. Voilà soixante ans que, par une étourderie d’enfant, j’ai été la cause du chagrin et des larmes de mon frères aîné : eh bien ! mon cœur en saigne encore : il me semble que je n’ai pas vieilli d’un jour depuis que la fin tragique du pauvre pigeon a été sensible à Maximilien, tant j’en suis encore affectée moi-même » . Nous l’avons vu plus haut, dans les « Mémoires » de Charlotte, cinq petites pages racontent la petite enfance de Maximilien et sur ces cinq pages, deux sont consacrées à cette histoire de pigeon, autant dire, un place prépondérante. Là encore, il nous est impossible de dater précisément cette anecdote. On peut simplement considérer qu’elle doit se dérouler vers 1765 – 1768 à partir, une fois de plus, des écrits de Charlotte : « Trois années s’écoulèrent ainsi. Je pourrais rapporter une foule de traits de l’enfance de Maximilien Robespierre ; mais des faits qui sont très intéressants pour moi, et que je ne puis me rappeler sans attendrissement, le seraient peut-être moins pour le public, qui probablement lira un jour ces Mémoires. Si je n’ai pas voulu passer sous silence cette anecdote c’est qu’elle montrera à ceux qui pourraient révoquer en doute le bon naturel de mon frère aîné, que jamais cœur ne fut plus compatissant que le sien » . Il va sans dire que cette petite histoire fut reprise par des historiens et même quelquefois enjolivée : « Il adore les animaux et son grand-père construit, pour lui, au fond du grand jardin un colombier ! (…) Il se livre alors à un véritable élevage de petits oiseaux : il possède des serins, des passereaux, des rouges-gorges, des moineaux, des tourterelles… et ses pigeons ! » . Pour sa part, E. Hamel s’enflamma : « Le caractère de l’homme se révèle ainsi dès ses plus tendres années, et dans les plus petites choses. Si nous avons rapporté cette anecdote, c’est parce qu’elle peint admirablement, suivant nous, le penchant innée de Robespierre à s’apitoyer sur les faibles et les malheureux. Cette pitié pour un oiseau, il l’étendra plus tard sur toutes les classes souffrantes de l’humanité, sur les déshérités de la terre, et sa vie sera une vie toute d’abnégation et de sacrifice en leur faveur » . Fermez le ban ! D’autres encore adoptent une attitude plus circonspecte, tel L. Dingli : « Nous savons seulement que le vieillard - le grand-père Carraut - avait confié une volière à son petit-fils et que l’enfant tenait beaucoup à ses oiseaux » . G. Lenotre indiqua : « Quant à la maison « pleine de volières » dont on a parlé, c’est une légende : il n’y avait pas une seule volière chez le père Carrault ; il est vraisemblable que Maximilien, sans jouets, sans camarades, se plaisait simplement à apprivoiser les pigeons et le moineaux qu’attiraient en grand nombre les provisions de grain du brasseur » . L’affirmation de G. Lenotre pourrait se justifier par l’inventaire de la maison du grand-père où, l’on s’en souvient, il ne fut fait aucune allusion à quelque volière ou cage que se soit. Pourtant, Charlotte se souvenait très bien ce qu’elle avait vécu, elle, les retrouvailles autour d’une volière. Il y a peut-être une explication à cette différence, l’anecdote pouvait être datée vers 1765 – 1766 et l’inventaire eut lieu en 1778. Treize années s’étaient écoulées durant lesquelles l’on aurait bien pu détruire cette grande cage à oiseaux. L’on aurait pu en rester là avec cette affaire de pigeon si, au détour d’une page de ses « Mémoires », Charlotte n’avait écrit : « J’ai lu dans d’ignobles biographies où mon frère Maximilien était peint sous les couleurs les plus noires ; que les jeux de son enfance consistaient à faire souffrir les animaux, et qu’il s’amusait à couper les têtes d’oiseaux pour s’accoutumer à couper des têtes d’hommes. Il faut professer un bien grand mépris pour le public et le croire totalement dénué de bons sens pour lui débiter des contes aussi absurdes » . Guillotine, Nous y voilà ! Ainsi, à l’âge de sept ans, vingt-sept ans avant son utilisation , le jeune Maximilien prenait plaisir à couper la tête des oiseaux ! D’où pouvait bien venir cette bassesse ? En 1909, reprenant les « Mémoires » de Charlotte, H. Fleischmann avança une hypothèse : « Nous avons voulu rechercher ce qui pouvait avoir donné lieu à cette légende et nous pensons en avoir trouvé l’origine dans un fait qui se passa après Le Bon d’Arras, au début de la réaction thermidorienne. Le 8 fructidor an II, l’agent national présenta au Conseil de la Commune une petite guillotine, haute de deux pieds, saisie entre les mains d’enfants « qui s’en servoient pour couper le cou à des oiseaux et à des souris ». Et, de fait, le Conseil a remarqué, « qu’à ces guillotines i y avoit des petites plumes induites de sang et qui restoient attachées à des planches » . Et H. Fleischmann de conclure : « On comprend dès lors pourquoi les ennemis de Robespierre n’hésitèrent pas à lui attribuer aux jours de sa jeunesse, ce petit jeu des enfants de l’an II » .Il convient de rappeler que, lorsque qu’H. Fleischmann fait allusion à « l’agent national », il faut préciser qu’il s’agit toujours de Lenglet, le même qui parla de dentelle et fit sa déclaration du 16 thermidor sur ses souvenirs de banc de collège. Le 8 fructidor n’était guère qu’une vingtaine de jours plus tard. Nous pourrions très bien envisager en toute logique que Lenglet ait ajouté à sa découverte du jour, une petite allusion empreinte de souvenirs d’enfance, autour de la volière de la maison Carraut par exemple… A. Croquez et G. Loublié apportèrent l’explication suivante : « C’est ainsi qu’après Thermidor, on a prétendu qu’enfant, il gardait en cage des oiseaux et s’amusait à les torturer ; plus simplement, sa sœur Charlotte raconte qu’il élevait avec un affection passionnée un pigeon et qu’il en fit un jour cadeau à ses jeunes sœurs ; plus étourdies les enfants laissèrent périr l’oiseau au cours d’un orage, et dans sa vieillesse, Charlotte évoquait encore avec terreur la scène affreuse et les reproches violents, que lui valut la mort du pigeon. S’il fallait donner crédit à cette historiette, elle révélerait plutôt une sensibilité refoulée, et qui, par moments, s’exaspère, chez un enfant taciturne, ordinairement très maître de ses réflexes, et non pas le comportement d’un apprenti bourreau » .

Comme l’on pourra regretter que cette étourderie d’enfants, ce petit « drame familial » survenu au sein d’une communauté de gamins, dont le plus âgé Maximilien, pouvait avoir sept à huit ans, les sœurs quatre à six ans et enfin le petit dernier qui, du haut de ses trois ans, et avec son surnom « Bonbon », devait être le « chouchou » de cette petite équipe, ait pu ainsi permettre cependant à certains histories de tremper leur plume dans le fiel avec pour seul et unique vocation de salir, post-mortem, la mémoire de Maximilien. Les lignes qui vont suivre pourront donner un petit aperçu de ce qui a pu être dit. Il y a d’abord B. Nabonne qui exploite cette histoire : « A cette nouvelle, Maximilien eut une crise de nerf. Voilà donc comment se conduisaient les femmes de la famille ! Voilà ce qu’elles faisaient d’un serment solennel, d’un cadeau de l’aîné des Robespierre ! Il pleura sur sa désillusion. Non, il n’était pas juste que lui, Maximilien, l’élève vanté, le cerveau supérieur, le garçon méticuleux, fût accablé par l’imbécillité, l’incapacité, le manque de conscience, l’infamie des autres. On ne sait les cris désespérés, les injures que sa colère inspira au maigre et pâle collégien : mais, dans sa vieillesse, Charlotte se rappelait encore cette scène effroyable et l’évoquait pour démontrer la sensibilité de celui qu’elle avait - injustement, d’ailleurs - soupçonné en l’an II de vouloir se débarrasser d’une sœur gênante en la faisant décapiter » .Que d’amalgame ! Fort heureusement, il y a ce « injustement d’ailleurs ». L. Gastine qui développa une thèse susceptible de choquer tous les possesseurs d’oiseaux : « L’oiseau est essentiellement craintif ; il a particulièrement besoin d’espace. Le mettre en cage, le manier, c’est lui imposer les plus cruelles contraintes. Celui qui tient les oiseaux en captivité, et les oblige à se laisser prendre - c’est le cas du frères de Charlotte - ne les aime pas pour eux mêmes, mais pour lui seul, en égoïste et en despote. Ainsi, dès l’enfance Robespierre se manifestait tel qu’il fut : personnel et autoritaire jusqu’à la cruauté, dans cette passion d’élevage, prétendu gage de sa « sensibilité » native. Il convient de retenir ces dispositions si précoces et si vives, parce qu’elles concourent à expliquer l’isolement de l’homme et l’étrange absence de femme qui caractérise sa vie privée » . P. Mornand reprit les propos de Charlotte : « A la nouvelle de cette mort, les larmes de Maximilien coulèrent » pour mieux persifler : « Quoique fort explicable et légitime, cette émotivité est caractéristique de la vague de sensiblerie qui sévissait à la fin du 18éme siècle et qui dégénéra, sous prétexte de liberté et de fraternité, en atrocités sanguinaires. Or, Robespierre, dans les premiers temps de sa vie, s’attendrit et pleure à tous propos. Quand il ne parlera plus, son éloquence parlementaire débordera de larmes rhétoriciennes » . Et puis, plus récemment, J. Artarit qui souhaitait « présenter les personnages de l’époque révolutionnaire sous un éclairage psychanalytique » consacra pas moins de quatre pages sur ce pigeon mort, en développant l’idée de sadisme, du manque de sexualité, le déni des comportements d’enfants et pour résumer, pour expliquer toutes les tares dont pouvait être affecté ce pauvre Maximilien : Ainsi donc, cette anecdote « ( [Elle] donne une idée des contresens qui ont pu être véhiculés sur l’enfance en général, et celle de Maximilien en particulier. Il s’agit des rapport du petit garçon d’Arras avec les oiseaux. On notera d’abord qu’il s’agit d’un « souvenir d’enfance » de sa sœur, évoqué par cette dernière soixante ans plus tard, qui témoigne de l’intensité douloureuse des liens existants entre elle et son frère ; ce qui ne peut étonner lorsqu’on évoque leur cohabitation arrageoise, avant la Révolution, et surtout le tour passionné que prit leur relation durant les années 1793-1794. Il est curieux par ailleurs de constater que ce penchant de Maximilien pour les oiseaux avait été évoqué par d’autres, bien avant la publication des « Mémoires », pendant la période thermidorienne, au milieu des tombereaux d’immondices et de ragots au contenu d’apparence stupide. Il s’agissait, jusqu’à l’écœurement, d’avilir l’image du dictateur déchu. Sous la plume des libellistes, Maximilien, enfant, aurait été le bourreau sadique des volatiles, ceci bien sûr annonçant la mise en œuvre de la Terreur. Les thuriféraires de l’Incorruptible présenteront par contre, l’élevage des moineaux et des pigeons auquel il se livrait, comme la manifestation de son grand cœur et de son amour de toute vie. Un fait est certain : l’orphelin se complaisait dans la société des oiseaux. Tout en nous souvenant, et nous en reparleront, des rapports étroits qui existent en le désir de « pouvoir voler », donc être oiseau, et celui « d’être capable d’activités sexuées », il est facile, aujourd’hui, de constater que cet amour rendait tout simplement compte de sa capacité à se créer un monde fantastique de compensation, où les animaux se voyaient investis de rôles et de sentiments qui lui paraissaient inaccessibles chez les êtres humains. Quelle ambivalence, dans ce choix des oiseaux comme objet de projection ! Si les oiseaux sont des êtres merveilleux ; qui peuvent s’envoler loin d’un monde hostile, et sont pourvus d’un langage qui n’est qu’un chant continuel, ce sont aussi des bêtes pourvues de griffes et de becs acérés, piquants et tranchants, suggérant à l’enfant des mutilations angoissantes. Cette dimension persécutrice nous entraîne loin du monde de François d’Assise. Les oiseaux du saint étaient libres, tandis que ce qui fascinait Maximilien c’était à l’évidence la vie captive, la vie en cage, d’être séparés pour toujours de leurs parents, ainsi qu’il l’était lui-même ; tout comme le fascinait l’inquiétante agressivité de ses captifs. On ne peut, à ce propos, qu’insister sur la récurrence du thème de la cage dans l’existence de Robespierre. Que ce soit son long séjour au collège Louis-le-Grand, sa vie terne et laborieuse d’Arras, aux côtés de sa sœur ou bien celle, semblait-il douillette, de la maison Duplay. Même après sa mort, un pamphlétaire anonyme mettra en scène une cage, située aux enfers, « où chacun pourra voir à son aise... l’homme ou plutôt le monstre qui aurait détruit l’espèce humaine » (« Robespierre aux enfers - pour faire suite au dialogue entre Marat et Robespierre » Cité par Antoine de Baecque dans « La gloire et l’effroi » Paris 1997 p. 184). On l’a compris, c’est lui-même que le petit garçon observait derrière les barreaux. L’identification à l’objet souffrant, la jouissance masochiste qui en découle, peuvent évidemment amener l’enfant à des actes sadiques sur cet objet même » . En pleurant son oiseau mort, ce petit garçon arrageois était loin de se douter de toutes les suites qui en seraient données.

Le grand départ pour Paris

Pour l’heure, Maximilien suivait son bonhomme de chemin au Collège, travaillait avec application et sérieux et de ce fait, Charlotte se souvint : « Le progrès de Maximilien, son goût pour l’étude, ses heureuses dispositions intéressèrent en sa faveur l’abbé de Saint-Waast, qui connaissait mes tantes , et qui était à même d’apprécier mon frère. Cet ecclésiastique disposait de plusieurs bourses au collège Louis-le-Grand à Paris ; il en donna une à Maximilien » . Comme il fut facile, cent soixante-dix ans plus tard, de se gausser de l’aide du Clergé. Tout cela comme si l’on devait oublier les rouages de l’Ancien Régime ! Pourtant, cela n’empêcha point B. Nabonne d’ironiser à propos de l’obtention de cette bourse, parmi les huit décernées par l’abbaye : « Enfant de cœur ou non, il est certain que pour avoir été à cette époque si protégé par le clergé d’Arras, il fallait que du point de vue religieux la conduite du petit garçon eût été édifiante. Quoi qu’il en soit, parmi les personnalités qui avaient vraiment eu leur attention attirée sur lui, un prêtre très influent à l’évêché, un vieil ami de la famille, le chanoine Aymé, prenait plaisir à la société de Maximilien, l’attirait chez lui, l’interrogeait sur ses études, causait en latin avec lui. (…) Premières intrigues cléricales en faveur de Maximilien. Il y en eut d’autres plus tard. Avec quelle passion le petit Robespierre s’intéressait déjà à ces habiles campagnes, à ces manœuvres dont il serait la bénéficiaire ! En cette matière aussi il s’instruisait » . Voilà comment l’on peut faire imaginer un Machiavel de onze ans ! Charlotte, on l’a vu, dans le peu de pages qu’elle consacra à cette première période de la vie du futur Conventionnel, évoqua en quelques lignes le moment de la séparation. En cet automne de l’an 1769, Maximilien devait en premier lieu quitter ses grand-parents Jacques et Marguerite, sa grand-mère maternelle Marie-Marguerite, ses tantes Eulalie et Henriette, son frère Augustin et ses sœurs Charlotte et Henriette, sans compter le reste de la famille. Dans ses « Mémoires », Charlotte reparla encore des pigeons, ce qui prouve l’attachement que devait leur porter le jeune garçon : « Maximilien, avant son départ, nous fit présent, à ma sœur et à moi, de tous les objets qui servaient à ses amusements ; mais il ne voulut point nous donner ses chers pigeons, craignant qu’ils n’eussent le même sort que celui que nous avions laissé périr dans le jardin. Il les confia à une personne dont il n’avait pas à craindre la même négligence, et à qui il les recommanda vivement ». Inexorablement, l’heure du départ s’annonça et Charlotte en décrivit l’instant : « Il fallut nous séparer. Bien des larmes coulèrent de part et d’autre. Maximilien, qui, malgré sa sensibilité, avait déjà une certaine fermeté dans le caractère, nous consolait de son mieux tout en pleurant avec nous. L’idée de nous revoir aux prochaines vacances adoucissait un peu l’amertume de notre séparation » . De son côté, B. Nabonne semblait détenir une information dont, malheureusement, il ne cita pas les sources : « Toute la famille vint l’accompagner à la maison de poste. Il portait sur lui, dans une petite bourse tricotée par une de ses tantes, quelques louis et plusieurs écus, offerts par le grand-père Carraut et par M Aymé. Il portait également des lettres de recommandation pour des prêtres parisiens » . Une page était à ce moment précis en train de se tourner. Il ne s’agissait nullement d’une quelconque page ; c’était celle de la petite enfance, celle où l’on croit tout et celle durant laquelle les malheurs sont encore plus difficiles à la fois à expliquer et à comprendre. Et de malheurs, Maximilien en avait déjà reçu une bonne part. Comme il est facile de sombrer dans le pathos dès lors que l’on « veut apporter un éclairage psychanalytique » pour raconter des vies ! : « Maximilien-Marie-Isidore revenait de loin. Il avait failli d’abord ne pas naître, puisque son père n’avait renoncé qu’au dernier moment à la chasteté imposée par les moines. Il s’en était fallu, ensuite, de peu qu’il ne naquît, et il ne pouvait que rester fortement marqué par une conception hors mariage aussi manifeste que la sienne. Puis il avait perdu sa mère dont on peut penser qu’il avait été mal aimé, à un âge où un enfant éprouve pour cette dernière un amour intense et encore ambigu. Enfin, il avait été avec ses frère et sœurs abandonné et déshérité par son père. Ne se croirait-on pas plongé dans un de ces parcours à la bas des contes, des mythes et des légendes, où des êtres élus n’échappent aux plus grandes calamités que pour mieux réaliser des destins hors du commun ! » . Tandis que les chevaux soufflaient et haletaient en courant vers Paris, un petit enfant de onze ans se dirigeait vers la capitale, vers l’inconnu, vers le Lycée Louis-le-Grand, vers son avenir et, pourquoi pas, bien qu’il nous déplaise de reprendre une formule de J. Artarit, vers un destin hors du commun…

Dominique RONDELOT

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